Le duel Bush-Kerry vu de Pékin, par Wang JisiLE MONDE | 04.10.04 Pour la plupart des observateurs chinois, le débat entre George W. Bush et John Kerry sur les problèmes de politique étrangère et de lutte contre le terrorisme au cours de la campagne électorale paraît appartenir davantage au domaine de la rhétorique qu\'à celui de la réalité. Les candidats prônent l\'un comme l\'autre pour l\'Amérique un rôle de leader (les Chinois comprennent cela comme \"un rôle hégémonique\") dans les affaires mondiales. L\'un comme l\'autre, ils appellent au renforcement de la suprématie de la puissance militaire américaine, ils considèrent le terrorisme international comme la principale menace pour la sécurité américaine et ils proposent une politique très autoritaire envers l\'Iran et la Corée du Nord. Pendant la campagne, M. Bush a continué de se présenter comme un \"président de guerre\", alors que le sénateur Kerry a choisi de ne pas engager de controverse avec son rival à propos de la légitimité de déclencher la guerre en Irak ou des violations des droits civiques sur le territoire américain sous prétexte de lutte contre le terrorisme. John Kerry n\'arrête pas de mettre l\'accent sur la nécessité d\'améliorer l\'image des Etats-Unis à l\'étranger et de se mettre de nouveau en bons termes avec les pays européens. Quoi qu\'il en soit, il n\'explique pas comment il compte atteindre ces objectifs sans changer grand-chose aux idées générales de la politique américaine qui ont contribué à créer ces mêmes problèmes. L\'absence de différences significatives dans les programmes de politique étrangère des démocrates et des républicains ne laisse pas prévoir de réajustements importants du comportement de l\'Amérique au niveau international dans les années à venir. Ce que certains considèrent comme une orientation inquiétante - voire dangereuse - de la politique étrangère américaine est profondément enraciné dans les déséquilibres structurels à l\'intérieur des Etats-Unis et dans le monde entier. A l\'intérieur du pays, les \"mécanismes d\'autocorrection\" que prétendent voir les gens à l\'esprit libéral sont contenus par le souci prépondérant de la sécurité nationale, par les tendances conservatrices de la société américaine et par la montée du nationalisme - ou du \"patriotisme\", selon le vocabulaire américain -, qui apparaît comme politiquement plus \"correct\". La puissance matérielle sans précédent des Etats-Unis en termes mesurables s\'accompagne d\'un sentiment d\'insécurité sans précédent dans la société. Cette combinaison exceptionnelle fait de l\'agressivité dans le règlement des conflits internationaux un choix logique pour Washington dans la conduite de sa politique diplomatique et de sa politique de défense. Pour beaucoup de gens, dans d\'autres parties du monde, et en particulier pour ceux qui se sentent désavantagés par la mondialisation, la puissance et l\'influence des Etats-Unis sont un symbole politique d\'injustice et de déloyauté. C\'est ainsi que l\'antiaméricanisme populaire est devenu un phénomène structurel qui reflète la disparité de plus en plus grande entre les riches et les démunis. Certains commentateurs américains font remarquer que l\'antiaméricanisme dans le monde n\'est pas obligatoirement la conséquence du comportement actuel des Etats-Unis. Ils ont probablement raison. La persistance de l\'autoritarisme et de l\'approche unilatérale des affaires internationales par Washington n\'aura cependant pour conséquence qu\'un accroissement de leur isolement et de leur impopularité et ne conduira, en fin de compte, qu\'à une plus grande insécurité, aussi bien pour le pays que pour le monde dans son ensemble. Qu\'est-ce que cela signifie pour la Chine ? Depuis le 11 septembre 2001, Washington a rayé la Chine de la liste de ses ennemis et s\'est concentré sur un terrorisme international potentiellement équipé d\'armes de destruction massive. Celui qui prendra ses fonctions à la Maison Blanche en 2005 voudra de toute façon stabiliser ses relations avec Pékin et recherchera une coopération dans les affaires asiatiques et mondiales. En outre, l\'interdépendance économique sans cesse croissante entre les Etats-Unis et la République populaire rend de plus en plus indésirable la rivalité géopolitique entre les deux pays. Tandis que la Chine explore de nouvelles opportunités dans l\'intégration européenne en cours et tient compte du clivage entre les Etats-Unis et l\'Europe, les dirigeants de Pékin ne voient guère d\'avantages à contrarier Washington sur des questions qui n\'affectent pas directement les intérêts nationaux primordiaux de la Chine. En définitive, les élites politiques qui émergent en Chine profitent en général de la mondialisation économique. Elles considèrent par conséquent la stabilité internationale comme une condition préalable pour atteindre leurs objectifs à l\'intérieur du pays. La coordination Chine- Etats-Unis est effective sur de nombreuses questions internationales, y compris sur le problème nucléaire en Corée du Nord et la reconstruction de l\'Afghanistan. Plus surprenant aujourd\'hui, pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, la Chine n\'est pas une question dont on débat pendant la campagne présidentielle américaine, ce qui signifie que ni M. Bush ni M. Kerry ne pensent pouvoir tirer d\'avantage politique en attaquant Pékin. Ce qui laisse présager une politique stable des Etats-Unis envers la Chine dans le proche avenir. Quoi qu\'il en soit, la question de Taïwan demeure une pierre d\'achoppement dans la poursuite de l\'amélioration des relations sino-américaines, en particulier lorsque les éléments indépendantistes de Taïwan mettent vigoureusement en avant leur programme. Le soutien bipartite de l\'Amérique pour conserver son engagement dans la défense de Taïwan a convaincu les Chinois que la politique des Etats-Unis à l\'égard de leur pays a pour objectif de l\'empêcher de se développer en tant que grande puissance. Ils se méfient aussi constamment de ce qu\'ils considèrent comme un effort continu des Américains pour mettre en question la légitimité du gouvernement communiste chinois. Du côté américain, quelques politiciens influents et certains conseillers politiques voient véritablement la \"Chine communiste\" émerger comme le principal adversaire potentiel des Etats-Unis. Combien de temps encore les deux pays vont-ils éviter la confrontation ? Cela dépendra en grande partie du temps pendant lequel Washington continuera à se concentrer sur sa \"guerre contre le terrorisme\" et de la volonté des deux pays de trouver un moyen de désamorcer la \"bombe à retardement\" de Taïwan. Wang Jisi est directeur de l\'Institut des études américaines à l\'Académie chinoise des sciences sociales et directeur de l\'Institut des études stratégiques internationales à l\'ecole centrale du PC chinois. Traduit de l\'anglais par Florence Lévy-Paoloni. http://www.lemonde.fr écrit par sky Poster un commentaire sur cette article |
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